Résilience du dirigeant et de l’organisation : décider et tenir en crise
La résilience du dirigeant comme dispositif organisationnel
Le mot résilience est devenu envahissant. Avant d'en faire un usage opérationnel pour penser la résilience du dirigeant en gestion de crise, il est utile de revenir à l'origine du terme et à l'acception qui lui a donné sa portée actuelle.
Le mot vient à l'origine de la physique des matériaux. Il y désigne la capacité d'un corps à absorber un choc mécanique, une déformation soudaine sous l'effet d'une contrainte, et à retrouver sa forme une fois la contrainte levée. La résilience d'un acier, d'un polymère ou d'un alliage se mesure : l'essai Charpy, normalisé depuis le début du XXe siècle, quantifie l'énergie qu'un matériau peut encaisser avant rupture, en mesurant l'énergie absorbée par une éprouvette lors d'un choc avec un mouton-pendule. Cette acception physique est importante, car elle introduit deux idées que l'on retrouve dans tous les usages ultérieurs du terme : l'absorption d'une contrainte brutale, et la capacité de retour - jamais à l'identique, toujours avec une trace.
Le concept a ensuite été transposé au champ psychologique, et popularisé en France par Boris Cyrulnik, neurologue, psychiatre, ethnologue et psychanalyste, considéré comme l'inventeur du concept tel qu'il est aujourd'hui appréhendé dans la sphère humaine. Auteur de nombreux ouvrages consacrés à la reconstruction après le traumatisme, il est également l'un des pères de la théorie de l'attachement et de la sécurisation affective. Pour Cyrulnik, la résilience désigne la capacité d'un individu, enfant ou adulte, à se reconstruire après un traumatisme, en trouvant la force de poursuivre son développement au-delà de la blessure subie.
« On ne peut parler de résilience que s'il y a eu un traumatisme suivi de la reprise d'un type de développement, une déchirure raccommodée. Il ne s'agit pas du développement normal puisque le traumatisme inscrit dans la mémoire fait désormais partie de l'histoire du sujet comme un fantôme qui l'accompagne. Le blessé de l'âme pourra reprendre un développement, dorénavant infléchi par l'effraction dans sa personnalité antérieure. »
- Boris CyrulnikUn point central de la pensée de Cyrulnik mérite d'être retenu : la reconstruction après un traumatisme suppose un préalable, le sentiment de sécurité. Les personnes qui, dans leur enfance, ont bénéficié d'un environnement sécurisant disposent d'une plus grande capacité à supporter la douleur et à se reconstruire. À l'inverse, l'absence de cette assise initiale fragilise la capacité de rebond. D'où l'importance, dans la pensée de Cyrulnik, d'identifier et de préserver des lieux et des relations qui jouent ce rôle de sécurisation - particulièrement pour les enfants.
Cette double filiation, matérielle puis psychologique, a une conséquence directe pour la gouvernance des organisations. Si la résilience d'un matériau se mesure à sa capacité d'absorption avant rupture, et si la résilience individuelle se construit sur un socle de sécurité préalable, la résilience d'un dirigeant en crise repose elle aussi sur des conditions construites avant l'épreuve : organisationnelles, juridiques, relationnelles. Appliquée au dirigeant, la résilience est souvent réduite à une qualité morale, solidité, sang-froid, endurance. Cette lecture laisse penser que tenir en crise serait affaire de tempérament, et qu'un dirigeant exposé à une situation dégradée prolongée pourrait s'en remettre à ses seules ressources personnelles.
L'expérience du terrain montre les limites de cette approche. La résilience du dirigeant qui tient dans la durée s'appuie sur des dispositifs construits avant la crise : suppléances réelles, circuits de décision raccourcis, alertes calibrées, rituels de gouvernance préservés. Sans ce socle organisationnel, même les profils les plus solides finissent par céder, par fatigue ou par isolement.
Cette articulation entre robustesse personnelle et architecture organisationnelle mérite d'être travaillée à froid. Elle conditionne la capacité de tenue prolongée du dirigeant en crise réelle.
Décider quand les cadres habituels ne fonctionnent plus
En situation normale, un dirigeant décide en s'appuyant sur des cadres établis : reporting, comités, procédures budgétaires, indicateurs de pilotage. Ces cadres remplissent une fonction silencieuse mais essentielle : ils filtrent l'information, hiérarchisent les enjeux et distribuent la charge décisionnelle entre plusieurs niveaux. La résilience du dirigeant en mode normal repose largement sur cette infrastructure invisible.
En crise, ces cadres se dégradent. L'information remonte mal ou trop vite. Les indicateurs habituels ne reflètent plus la réalité. Les comités se réunissent en urgence, sans préparation. Le dirigeant se retrouve à décider sur des sujets qu'il ne décidait pas auparavant, parce que personne d'autre ne sait ou n'ose le faire, et à délaisser des sujets qu'il pilotait habituellement, faute de temps.
Cette bascule est rarement perçue comme telle dans le moment. Le dirigeant a le sentiment de gérer la crise. En réalité, il subit une recomposition silencieuse de son périmètre de décision, qui peut le conduire, en quelques jours, à arbitrer sur des questions techniques qu'il maîtrise mal et à laisser dériver des sujets stratégiques qui ne peuvent pas attendre.
Le premier acte de gouvernance en situation dégradée consiste à reconnaître ce phénomène et à le contrer. Cela suppose de définir, dès l'activation de la cellule de crise, ce que le dirigeant continue de faire, ce qu'il délègue, et ce qu'il met en pause pendant la durée de la crise. Cet arbitrage paraît évident sur le papier. Il reste très difficile à tenir une fois la crise installée.
Tenir dans la durée : la fatigue décisionnelle, premier ennemi de la résilience du dirigeant
Les sciences cognitives ont documenté de longue date la dégradation de la qualité des décisions en contexte de fatigue, de stress prolongé et de surcharge informationnelle. Il s'agit d'un effet mécanique de la sollicitation continue des fonctions exécutives, indépendant des qualités individuelles.
Dans une crise courte, de quelques heures à une journée, l'adrénaline compense. Au-delà, la dégradation s'installe. Les signes en sont connus des praticiens : raccourcissement de l'horizon temporel, perte de capacité à pondérer plusieurs options, attachement excessif à la première hypothèse formulée, irritabilité, repli sur les certitudes anciennes. Le dirigeant ne s'en aperçoit pas lui-même. Son entourage immédiat, souvent dans le même état, ne le perçoit pas non plus.
Plusieurs crises majeures de la dernière décennie illustrent ce phénomène. La gestion du Boeing 737 MAX entre 2018 et 2020 montre comment une direction générale soumise à une pression continue peut maintenir trop longtemps une lecture stratégique, le retour en vol rapide, dont les conditions de validité s'étaient effondrées. La gestion de Fukushima par TEPCO en mars 2011 a fait l'objet de plusieurs rapports parlementaires japonais documentant la dégradation des arbitrages au fur et à mesure que la crise se prolongeait, en particulier dans les premières 72 heures.
Tenir dans la durée suppose donc d'organiser activement la rotation, le repos et le retrait. Trois mécanismes méritent à cet égard d'être mis en place avant la crise :
Les mécanismes de gouvernance en situation dégradée
Au niveau de l'organisation, plusieurs mécanismes distinguent les gouvernances qui tiennent de celles qui se désagrègent. Ces mécanismes constituent le terrain sur lequel se construit, ou se défait, la résilience du dirigeant pendant l'épreuve.
Un cadre de décision stable
Le premier est l'existence d'un cadre de décision stable, indépendant du contenu de la crise. Une cellule de crise efficace n'invente pas son fonctionnement à chaque réunion. Elle suit un rythme connu, point de situation, analyse, décisions, communication, prochain rendez-vous, qui peut être adapté en intensité mais pas reconstruit chaque fois. Ce cadre stable permet aux participants de concentrer leur énergie cognitive sur le fond et non sur la procédure.
La séparation entre crise et affaires courantes
Le deuxième tient à la séparation explicite entre pilotage de la crise et conduite des affaires courantes. Une organisation qui laisse la cellule de crise absorber l'ensemble du fonctionnement de l'entreprise se fragilise doublement : elle accumule du retard sur les décisions ordinaires, et elle empêche la cellule de crise de se concentrer sur ce qui justifie son existence. Les organisations matures désignent, dès l'activation, un dirigeant en charge de la continuité des opérations courantes, distinct de celui qui pilote la crise.
La traçabilité des décisions
Le troisième porte sur la traçabilité des décisions. En situation dégradée, l'écrit a une fonction de lucidité autant qu'une fonction juridique. Tenir un journal de crise, décisions prises, fondements, alternatives écartées, points en suspens, protège contre l'oubli, contre la réécriture rétrospective, et contre la dérive progressive des arbitrages. Les retours d'expérience des crises bien tenues mentionnent presque systématiquement la qualité du journal. Ceux des crises mal tenues, son absence ou sa pauvreté.
La préservation des contre-pouvoirs internes
Le quatrième concerne la préservation des contre-pouvoirs internes. En crise, la pression à l'alignement immédiat est forte. Elle conduit naturellement à étouffer les voix discordantes, à accélérer les validations, à court-circuiter les fonctions de contrôle. Les organisations qui tiennent le cap maintiennent au contraire un espace explicite pour la contradiction, juridique, financière, éthique, et acceptent qu'elle ralentisse parfois la décision. Cette friction protège contre les décisions irréversibles prises sous l'emprise du moment, au prix d'un ralentissement assumé.
Préserver la lucidité du dirigeant
Au-delà des dispositifs collectifs, quelques pratiques individuelles distinguent les dirigeants qui traversent une crise longue sans se déliter. Elles forment le second pilier de la résilience du dirigeant, en complément du socle organisationnel décrit plus haut.
Maintenir un point de référence extérieur
Pair, mentor, président non exécutif, conseil indépendant : la forme importe peu. Ce qui compte, c'est de disposer d'un interlocuteur qui ne soit pas dans la cellule de crise, qui ne dépende pas du dirigeant, et avec qui un échange honnête reste possible. Ce point d'appui externe permet de tester la cohérence d'une lecture stratégique sans alimenter le brouillage interne.
Résister à l'illusion de contrôle
Une crise longue génère mécaniquement le sentiment que plus on intervient, mieux on maîtrise. C'est rarement vrai. Les dirigeants expérimentés apprennent à distinguer les sujets sur lesquels une décision rapide est utile de ceux où l'attente, l'observation et le report sont en réalité les bonnes options. Savoir ne pas agir au bon moment fait partie des compétences les moins enseignées en gestion de crise.
Protéger sommeil et décisions structurantes
Les retours d'expérience des grandes crises convergent sur ce point : les décisions structurantes prises de nuit, après plusieurs jours d'enchaînement, sont surreprésentées dans les regrets ultérieurs. Les organisations avisées prévoient explicitement de différer toute décision irréversible, sauf urgence vitale, à la fenêtre du matin suivant.
Accepter que tout ne soit pas géré
En crise prolongée, certains sujets vont mal se passer. Les dirigeants qui tiennent acceptent ce coût et concentrent leurs ressources sur les arbitrages essentiels. Ceux qui veulent tout traiter finissent par mal traiter l'essentiel.
L'alignement de l'organisation, condition de la résilience du dirigeant
La résilience d'une organisation en crise tient davantage à son alignement qu'à sa discipline. Une discipline imposée se rompt à la première contradiction. Un alignement réel, sur ce qu'il faut protéger en priorité, sur les valeurs qui ne sont pas négociables, sur la lecture commune de la situation, permet à chaque niveau de l'organisation de prendre des décisions cohérentes sans avoir besoin de remonter au sommet à chaque arbitrage. La résilience du dirigeant s'appuie directement sur cette autonomie distribuée des échelons opérationnels.
Construire cet alignement en pleine crise est tardif. Il se construit avant, par les exercices de simulation, par la diffusion d'une doctrine claire, et par la pratique régulière de prises de décision en situation dégradée, comme nous le détaillions à propos de la première heure d'une crise en entreprise. Une organisation qui n'a jamais simulé une crise majeure peut difficilement s'aligner en crise réelle. Elle peut obéir, ce qui est un mode de fonctionnement fragile dès que la situation s'éloigne du scénario prévu.
Le dirigeant joue un rôle particulier dans cet alignement. Il n'a pas besoin d'être présent partout. Il doit en revanche rester lisible : dans ses arbitrages, dans ses priorités, dans ce qu'il accepte et ce qu'il refuse. Cette lisibilité permet aux équipes éloignées du centre de décision de comprendre, sans l'avoir demandé, ce que le dirigeant aurait décidé à leur place.
Ce que la crise révèle de la maturité du dirigeant
Une crise prolongée est l'épreuve de vérité de la gouvernance. Elle révèle, en quelques semaines, ce que les routines de bonne santé avaient pu masquer pendant des années : la qualité réelle des relations entre direction générale et conseil, la profondeur du banc des seconds, la solidité des fonctions de contrôle, la capacité à délibérer dans le désaccord. Sur tous ces plans, la résilience du dirigeant est mise en lumière par l'événement bien plus que par les bilans de période normale.
Les dirigeants qui sortent renforcés d'une crise longue acceptent ce révélateur sans complaisance. Ils n'attendent pas la fin de la crise pour identifier ce qui n'a pas tenu. Ils corrigent à chaud, quand cela peut l'être, par exemple sur la composition de leur cellule de crise ou la qualité de leur communication des premières heures. Ils capitalisent à froid, par un retour d'expérience honnête, conduit avec rigueur, et dont les enseignements modifient effectivement les dispositifs.
La résilience du dirigeant et de son organisation se mesure rarement à la traversée d'une crise donnée. Elle se mesure au coût épargné lors de la crise suivante. Cette capacité s'inscrit dans un cadre réglementaire en évolution : la directive REC sur la résilience des entités critiques impose désormais à de nombreuses organisations de structurer formellement leurs dispositifs.
La résilience du dirigeant ne dépend pas de son tempérament mais des dispositifs construits avant la crise : rythmes, suppléances, traçabilité, contre-pouvoirs. La capacité à conserver sa lucidité repose largement sur ces conditions organisées en amont.
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- La résilience comme dispositif organisationnel
- Décider quand les cadres habituels ne fonctionnent plus
- Tenir dans la durée : la fatigue décisionnelle
- Mécanismes de gouvernance en situation dégradée
- Préserver la lucidité du dirigeant
- L'alignement de l'organisation
- Ce que la crise révèle de la maturité
- Qui est habilité à décider à votre place pendant 48 heures ?
- Le numéro deux peut-il vous imposer un retrait de la cellule ?
- Tenez-vous un journal de crise écrit en temps réel ?
- Disposez-vous d'un point de référence externe à votre organisation ?
- La conduite des affaires courantes est-elle séparée du pilotage de crise ?
- Avez-vous simulé une crise de plus de 72 heures dans les 24 derniers mois ?
- Vos contre-pouvoirs internes restent-ils audibles sous pression ?
« Une crise prolongée est l'épreuve de vérité de la gouvernance. Elle révèle, en quelques semaines, ce que les routines de bonne santé avaient pu masquer pendant des années. »
Extrait de l'article